Christine de France, une amazone au temps des mousquetaires

29 October

Le grand talent de l’historienne Anne Noschis est de nous faire découvrir des personnalités peu connues ou injustement oubliées par l’Histoire. Après Madame de Warens, la « Maman » de Rousseau, voici Christine de France, fille d’Henri IV, duchesse de Savoie.

Jean-Michel Wissmer : Anne Noschis, dès les premières pages de votre essai, vous vous étonnez du peu d’intérêt qu’a suscité une figure aussi importante de l’Ancien Régime. Comment l’expliquez-vous ?

Anne Noschis : Il est vrai que Christine de France (1606-1663) est une grande figure de l’Ancien Régime. Elle a indéniablement une stature de « femme d’Etat », pour ne pas dire un homme d’Etat. La princesse, mariée au duc de Savoie à l’âge de 13 ans, se retrouve veuve à 31 ; promue régente du duché de Piémont-Savoie, elle doit affronter une guerre civile (1639-1640) fomentée par les « princes beaux-frères » (en italien Guerra dei cognati, Guerre des beaux-frères). Contre toute attente, servant aussi bien son pays de naissance que son pays d’alliance, la duchesse sort vainqueure d’un conflit perdu d’avance. Tel est le principal mérite de cette femme exceptionnelle dont je tais les autres réalisations d’importance, en matière économique, artistique et architecturale.

Si les historiens français ne lui ont pas prêté l’attention qu’elle mérite, c’est – et telle est mon hypothèse – parce qu’ils se sont concentrés sur ses parents, Henri IV et Marie de Médicis, ainsi que sur sa fratrie, Louis XIII roi de France, Gaston d’Orléans l’éternel frondeur, Henriette-Marie reine d’Angleterre, et, en demi-teintes Elisabeth reine d’Espagne. Et cela sans oublier le propre neveu de Christine, Louis-Dieudonné, futur Louis XIV, soleil rayonnant au ciel des historiens, des romanciers et des cinéastes.

JMW : Vous faites une description extrêmement vivante et détaillée de tous les éléments de la vie quotidienne de l’époque (alimentation, habillement, fêtes, etc.). Quelles ont été vos sources ?

AN : Pour l’alimentation des enfants royaux à Saint-Germain-en-Laye, j’ai utilisé le journal de Jean Herroard, médecin particulier du jeune Louis XIII, qui consigne jour après jour les repas du prince. La nourriture est saine et frugale (fruits, légumes, laitages, poissons, volailles bouillies, peu ou pas de bœuf) ; le pain est bis, des quignons de pain sec constituent les en-cas. A la cour de Savoie, j’ai utilisé un menu d’apparat offert aux ambassadeurs d’Espagne et Empire : on y sert du gibier, des artichauts, des fromages, les inévitables grissini, du raisin et des marrons glacés.
Les portraits de cour, genre pictural à la mode, m’ont renseignée sur les vêtements et accessoires des princes et princesses. Henriette-Marie de Bourbon, reine d’Angleterre, envoie par exemple à sa sœur Christine un très beau portrait de ses enfants, peint par van Dyck. Les fêtes à la cour de Turin sont aisées à documenter : le favori de Christine, Philippe d’Agliè, as de la chorégraphie, organise chaque année un grand ballet dont il dessine les costumes, note les airs et la musique. Ces trésors reposent aux archives de Turin.

En Piémont, le statut royal de Christine de France m’a aidée dans mes recherches. Les lettres de « Madame Royale », en français, sont publiées dans les annexes d’ouvrages du 19ème en italien. Ouvrages récemment numérisés par des universités américaines !

JMW : Votre livre est un portrait saisissant de l’Europe du 17ème siècle où les grandes puissances (France, Espagne, Empire) s’affrontent. Quel espect de ce tableau vous a le plus surprise, et avez-vous fait des découvertes ou levé le voile sur des aspects méconnus ?

AN : Au début du 17ème siècle, quand naît la fille d’Henri IV, la France se relève difficilement des Guerres de religion, le duché de Piémont-Savoie est un Etat de moindre importance, tandis que le Saint-Empire romain germanique est une grande puissance, l’Espagne non moins forte grâce à l’or des Amériques, l’Italie le « théâtre du monde » grâce à l’impulsion de la Renaissance. Cinquante ans plus tard, à la Paix de Westphalie, l’Allemagne est à genoux suite à la Guerre de trente ans, l’Espagne appauvrie et affaiblie par la corruption des élites, l’Italie en pleine décadence. Le duché de Piémont-Savoie sort consolidé de la Guerre des beaux-frères, la France s’impose comme puissance. Qui sont les principaux acteurs de la montée en puissance de ces deux Etats ? Madame Royale, encore elle, et Giulio Mazzarini, diplomate pontifical. Brillant, extraordinairement habile, le second est appelé à la cour de France comme ministre, la postérité retient l’intelligence politique du cardinal de Mazarin, oublie sans façon celui de Christine de France… En 1648, après Westphalie, tout est en place pour faire de Louis XIV un grand roi et de la France une grande nation, sa tante Christine y a œuvré dans l’ombre.

JMW : Un chapitre, « L’Escalade à Genève », devrait logiquement retenir l’attention des lecteurs Genevois. Vous n’évoquez pas son aspect plus folklorique (comme la Mère Royaume et sa fameuse marmite…). S’agit-il de légendes ?

AN : Nul folklore, en effet, du côté savoyard au sujet de l’escalade manquée des murailles de Genève une nuit de décembre 1602. Et pour cause. Afin de prendre la riche et stratégique République réformée, sous haute protection française, le duc Charles-Emmanuel de Savoie (beau-père de Christine), s’était donné les moyens. Il avait acquis des échelles télescopiques et des arquebuses dernier cri, désigné ses meilleurs soldats, choisi un capitaine de renom. Mais une sentinelle genevoise parvient à donner l’alerte, l’attaque savoyarde échoue ; la cité de Calvin y voit un signe de la protection divine, le duc de Savoie une marque de honte et d’opprobre. Le capitaine savoyard responsable du désastre finit même décapité…

Pour donner chair et lustre aux commémorations, ce sont les vainqueurs qui introduisent du folklore (marmites en chocolat, défilé en costumes d’époque), non les vaincus.

JMW : Sur le tableau qui figure en couverture, Christine est présentée avec des attributs « hermaphrodites », et vous décrivez bien sa bravoure guerrière lors d’une bataille. Comment jugeait-on à l’époque les femmes « viriles » ?

AN : Christine hermaphrodite : comme régente du duché, Madame Royale est-elle homme ou femme d’Etat ? Comme chef de guerre, elle est père de la patrie, haranguant ses troupes, tirant l’épée hors du fourreau. Comme mère du petit duc et protectrice de son peuple, elle est mère de la patrie. L’iconographie du temps ne choisit pas entre les genres, elle les cumule ou les combine dans des représentations picturales. Dans une autre gravure, Christine figure comme lieutenant en armes au côté de son mari et comme ange descendu du ciel pour lui poser la couronne sur la tête.

Les femmes « viriles » sont généralement mal vues par les esprits conventionnels ; c’est le cas de Jeanne d’Arc. Au début du 19ème siècle, le roi Charles-Albert de Savoie interdit à un savant l’accès aux archives concernant Madame Christine, non parce qu’elle était virile, mais parce qu’elle avait un favori !

JMW : Dans le prolongement de cette question, vous citez Richelieu qui aurait dit : « Le gouvernement des femmes est d’ordinaire le malheur des états ». Le mouvement « # ME TOO » n’aurait pas apprécié… On peut affirmer que la régence de Christine de France après la mort de son mari Victor Amédée 1er prouvera le contraire, n’est-ce pas ?

AN : Contrairement à Mazarin, qui offre des crèmes de beauté et des gants parfumés à Madame Royale pour s’en faire une alliée, Richelieu est épidermiquement allergique à celle-ci. Au côté de son frère Louis XIII, l’homme rouge la rencontre à Grenoble en 1639, l’insulte et la malmène dans le but d’annexer la Savoie. Peine perdue, Christine ignore l’offense et réveille les affections fraternelles pour neutraliser le grossier manant. Mieux, elle obtient du roi de France ses meilleurs généraux pour bouter hors du duché les troupes des « princes beaux-frères », ses ennemis jurés.

Dans le cas qui nous occupe, la misogynie de Richelieu est stupide et contreproductive. Le ministre semble oublier le système politique dans lequel il vit : la désignation du roi de France est en effet régie par la loi salique, soit primogéniture masculine dans la famille souveraine. Un mâle premier né règne dont sur le royaume. Or celui-ci peut être empêché d’exercer le pouvoir pour diverses raisons : minorité du prince, absence du souverain (campagne militaire, emprisonnement), décès prématuré. Dans les trois cas le Conseil doit faire appel à une régente, mère ou épouse, du monarque. La France a connu plusieurs régences féminines, Blanche de Castille, Louise de Savoie, Anne d’Autriche.

Depuis la mort de son époux, duc régnant, Christine de France est régente de plein droit. La misogynie de l’homme rouge révèle surtout sa mauvaise humeur ou sa mauvaise éducation. La citation de Richelieu est authentique, elle figure dans son Testament politique. Le cardinal qualifie lui-même la rencontre de Grenoble comme « les jours les plus sombres de (sa) lumineuse fortune ».

JMW : On signalera finalement que l’épilogue – qui est un résumé bien utile des événements – les cartes et le lexique permettront au lecteur de se retrouver dans le foisonnement de cette fresque historique. Et l’on ajoutera que ce livre donne très envie de redécouvrir Turin, la capitale piémontaise, ses places, palais et châteaux.

AN : Entre autres réalisations, Christine de France reconstruit et agrandit Turin après la Guerre des beaux-frères. Elle fait d’une bourgade bourbeuse une capitale au rayonnement européen. Couvrant la cité de marbre, elle distribue les magnifiques palais de la Place Saint-Charles à ses partisans. Les façades Louis XIII, austères et élégantes, disent encore aujourd’hui la grandeur de la princesse française parachutée dans le duché à l’âge de 13 ans.

Pour clore cette évocation, rappelons que grâce aux énergies déployées par la duchesse Christine dans son pays d’alliance, son petit-fils Victor-Amédée II deviendra roi de Sicile en 1713 et qu’un descendant collatéral coiffera la couronne italienne en 1861.

Anne Noschis : Christine de France, fille d’Henri IV, duchesse de Savoie, éditions de l’AIRE, Vevey, 2018.

Jean-Michel Wissmer
Octobre 2018