EXPOSITION Des Katchinas à l’ombre des barreaux, ou comment s’évader en rêve

11 May

Pour l’âme, il n’existe ni cachot
Ni prison qui la retiennent

Sor Juana Inés de la Cruz, poétesse mexicaine, 17e siècle.

Les poupées Katchinas des Hopi d’Arizona sont des icônes de la culture amérindienne. Destinées à “l’éducation” des enfants, ces figurines de bois représentent tous les éléments terrestres et cosmiques. L’originalité, la variété et la beauté de ces poupées ont inspiré depuis longtemps poètes et artistes et, comme l’art océanien ou africain, elles sont même devenues des emblèmes pour les surréalistes. Mais qu’elles franchissent les murs d’une prison est une autre et bien singulière histoire.

Il y a parfois dans les prisons des ateliers de création ou de travaux manuels, lieux de respiration où l’esprit de ceux qui sont enfermés peut écarter un instant les barreaux. Anouk Gressot, céramiste plasticienne, a animé pendant 17 ans des ateliers pour femmes à la prison genevoise de Champ-Dollon. Férue d’histoire de l’Art, elle a déjà fait découvrir aux détenues l’art égyptien, islamique, précolombien, et en 2015 ces poupées des Indiens Hopi. Pas de discours ni de cours, mais des livres que l’on feuillette, des images que ces femmes découvrent souvent avec étonnement, parfois avec inquiétude (quelle magie se cache derrière ces objets étranges ?), ou avec un sentiment de familiarité (les Indiens sont les victimes d’une histoire douloureuse). Dans ces ateliers, rien n’est stable, défini, on y vient, on en repart, pas de sélection. Le travail est collectif pour cette vingtaine de femmes ; chacune y va de son talent, de ses apprentissages, « avec sa culture, son parcours de vie, ses souffrances, ses colères, ses ratés, ses désirs et ses espérances », comme l’écrit Anouk Gressot. Certaines sont plus douées pour travailler la glaise, d’autres pour la couture ou la peinture ; les objets réalisés n’appartiennent à personne. Elles savent qu’elles vont gagner un petit pécule pour leur participation, alors forcément ça les encourage. Chacune met littéralement la main à la pâte, y compris les gardiennes d’atelier que les détenues méfiantes voient alors sous un autre jour.

Séduit par ce projet, Anton Meier a ouvert sa galerie à Anouk Gressot. Le résultat : 150 poupées Katchinas qui vous accueillent à l’étage du vénérable palais de l’Athénée. Et là, c’est le choc, car le résultat est stupéfiant. Ces poupées alignées les unes à côté des autres sont d’une incroyable authenticité (même si elles sont en argile et non en bois de peuplier). Presque tout le panthéon Hopi est représenté : les Katchinas corbeau, papillon, oiseau-moqueur, ogre, soleil, porteur-de-main, tête-de-boue, mouflon, courge, fleur-de-l’aube, sans oublier les clowns à qui tout est permis durant les cérémonies, et qui sont vêtus d’habits blanc striés de barres noires, comme des prisonniers… Mais la liste est infinie, cosmique.

Dans cette exposition, l’esprit des Indiens Hopi souffle et vous emporte. Ceux qui découvriraient pour la première fois ces objets vont être émerveillés par leur beauté parfois étrange qui ne peut laisser indifférent.

Quel retour ces femmes, artistes d’un jour (ou d’une année), ont-elles de cette entreprise ? Anouk Gressot nous a confié qu’une seule détenue qui avait participé au projet était encore à Champ-Dollon. Mais à chaque fois, l’animatrice et plasticienne leur a envoyé articles de journaux et photos. Aujourd’hui, elle repense à cette aventure avec tendresse et nostalgie, car, que de patience, d’énergie et de passion investies pour que ces poupées franchissent les murs, écartent un instant les barreaux, en route vers une évasion rêvée.

Jean-Michel Wissmer

Galerie Anton Meier
2, rue de l’Athénée
1205 Genève

Horaire : mardi-vendredi 14h30-18h30
Samedi 10h-14h

antonmeier-galerie.ch

Du 3 mai au 4 août 2018

Photos des poupées Katchinas : Hugh Schofield