Youssef Chahine, le siècle d’un esprit libre
À l’Institut du monde arabe, un hommage à un cinéaste qui n’a jamais cessé de penser contre son temps
Il aurait eu cent ans le 25 janvier 2026. Dix-sept ans après sa disparition, Youssef Chahine continue pourtant de dialoguer avec le présent. Peu de cinéastes auront traversé plus d’un demi-siècle d’histoire politique, culturelle et esthétique sans jamais se laisser enfermer dans une posture, un camp ou une orthodoxie. À l’occasion de son centenaire, l’Institut du monde arabe à Paris consacre au réalisateur égyptien un hommage d’ampleur, dans un festival du 22 au 25 janvier 2026, appelé à se prolonger tout au long de l’année.
Né à Alexandrie en 1926, ville-monde tournée vers la Méditerranée, Chahine grandit dans un espace de circulation : des langues, des cultures, des récits. Cette pluralité n’est pas un simple décor biographique ; elle constitue la matrice même de son œuvre. Entre 1950 et 2007, il réalise trente-huit longs métrages, dessinant une filmographie d’une rare densité, où coexistent comédies musicales, mélodrames populaires, fresques historiques, films politiques et récits autobiographiques. Un cinéma nourri à la fois par Hollywood et le musical américain, par la culture égyptienne et par une attention constante aux bouleversements du monde arabe.
Très tôt, Youssef Chahine impose une voix singulière au sein de l’âge d’or du cinéma égyptien. Là où l’industrie privilégie les formules éprouvées et la starification rassurante, il introduit la dissonance, le doute, la critique sociale. Son œuvre se construit dans la tension : entre Orient et Occident, foi et raison, attachement au peuple et défiance à l’égard des pouvoirs, lyrisme assumé et lucidité politique. Cette conflictualité n’est pas un effet de style ; elle est le moteur même de son cinéma.
Un cinéaste engagé, mais irréductible à toute orthodoxie
Humaniste revendiqué, Chahine n’a jamais accepté d’être assigné. Il dénonce l’impérialisme tout en revendiquant son amour de la culture occidentale ; combat l’intégrisme religieux tout en défendant le monde musulman ; soutient les idéaux de justice sociale tout en refusant la pensée unique. Tour à tour célébré, contesté, censuré, attaqué, il n’a pourtant jamais renoncé à sa liberté de ton.
Après la défaite arabe de 1967, son cinéma bascule dans une critique politique frontale. Il ne s’agit plus d’accompagner les récits nationaux, mais de les interroger. De « La Terre à Le Moineau », Chahine dissèque les mécanismes du pouvoir, la corruption des élites, la responsabilité collective dans l’échec. Plus tard, avec « Le Destin », il trouvera dans la figure d’Averroès un double intellectuel : celui de la raison menacée, de la pensée traquée, mais toujours transmise. Une constante chez un cinéaste pour qui la circulation des idées constitue un enjeu politique majeur.
Portrait, Youssef Chahine, le cinéma comme mise en jeu de soi
Chahine n’a jamais filmé à distance. Très tôt, il met son propre corps, sa voix, son image en jeu. Avec « Gare centrale » (1958), où il interprète un personnage marginal et inquiet, il affirme une position rare à l’époque : celle d’un cinéaste qui ne se tient ni au-dessus ni à l’extérieur de ce qu’il filme. Cette implication personnelle trouvera son prolongement dans le cycle autobiographique inauguré par « Alexandrie pourquoi ? » (1979). En se racontant, Chahine raconte une génération, un pays, une époque traversée d’illusions et de désillusions. Le “je” devient un outil critique, un prisme à travers lequel se lisent les fractures de l’histoire. Cette exposition de soi, parfois perçue comme excessive, relève pourtant d’une cohérence profonde : pour Chahine, le cinéma est un espace de vérité, donc de vulnérabilité. Il n’y a pas de discours politique sans mise en danger personnelle.
Les films au programme, portes d’entrée dans une œuvre-monde
Le Sixième Jour (1986)
Dans le Caire de 1947 ravagé par le choléra, une grand-mère tente de sauver son petit-fils. Porté par Dalida, ce mélodrame social explore la dignité face à la misère et inscrit l’intime au cœur du politique.
Le Destin (1997)
Dans l’Andalousie du XIIᵉ siècle, Averroès affronte l’obscurantisme. Plaidoyer pour la liberté de pensée, le film résonne comme un manifeste humaniste, toujours d’une brûlante actualité.
L’Émigré (1994)
Inspiré du récit biblique de Joseph, le film interroge l’exil, le pouvoir et la filiation. Une œuvre ambitieuse, qui vaudra à Chahine de violentes attaques fondamentalistes.
La Terre (1969)
Chronique rurale et politique, ce film emblématique donne voix à un peuple privé de justice et incarne la radicalité sociale du cinéma de Youssef Chahine.
Le Moineau (1972)
À la veille de la guerre des Six Jours, une enquête sur la corruption révèle les failles d’un régime. Un film de rupture, annonciateur de la désillusion politique.
Transmettre, aujourd’hui
Le festival s’ouvrira par une grande table ronde consacrée à l’héritage du cinéaste et par l’avant-première du documentaire « La Vie après Siham » de Namir Abdel Messeeh, récit intime d’exil et de filiation, où le cinéma de Chahine agit comme une boussole intellectuelle et affective.
Tout au long de l’année 2026, l’Institut du monde arabe prolongera cet hommage à travers projections, podcasts, rencontres et spectacles. On saluera la cohérence et l’exigence de cette programmation, conçue par le Département cinéma de l’Institut du monde arabe sous la direction de Layane Chawaf, dont le travail contribue à inscrire Chahine dans une histoire mondiale du cinéma, au-delà des frontières et des assignations.
À cent ans de sa naissance, Youssef Chahine demeure un cinéaste nécessaire, parce qu’il n’a jamais séparé le plaisir du spectacle de l’exigence de pensée ; parce qu’il a fait du cinéma un espace de conflit, de transmission et de liberté. Fatima Guemiah.

